LIEU

Retours à la montagne est un roman sur le Lieu.

Qu’est-ce qui fait un lieu ? Cette fiction explore la question du point de vue de trois femmes. Pour le dire autrement, l’histoire racontée est celle de liens à une terre (et donc aussi, l’histoire de liens entre des personnages qui ont habité ou qui habitent ce lieu – mais ce n’est pas le sujet ici).

Choisir la question du lieu au fondement du roman a participé d’un rapport à la modernité. Pour moi, cela signifie notamment : ne pas se croire moderne, reconnaitre que nous ne l’avons jamais été, c’est-à-dire, que nous n’avons jamais été séparé·es de ce que nous avons appelé « la nature » – précisément pour mieux la représenter, elle, comme un décor immuable et nous comme des êtres de culture et d’histoire, lévitant dans une sorte de bulle, hors sol. À l’époque du changement climatique, pour ne citer qu’un symptôme évident du mal, la représentation moderne n’est plus pertinente pour penser notre situation de terrestres. Elle est une impasse et nous avons réalisé qu’elle est fausse. (Entrainant le renouveau de la pensée philosophique : situation dramatique mais réflexions philosophiques fructueuses.)

Porter son attention sur la notion de lieu explique en partie le choix de la première citation en exergue du roman : « Un jour, je ne sais pourquoi, la Terre nous manqua ». Cette phrase est tirée de l’essai de Michel Serres, Statues (1987), chapitre : ‘L’obus, le canon. Deuxième fondation’. J’aimerais renvoyer à ce beau chapitre, et même à tout le livre. Ici, je dirai rapidement : c’est le drame des Modernes, tel qu’il se joue dans De la Terre à la Lune de Jules Verne, qu’analyse Michel Serres à cet endroit de l’essai. Michel Ardan et ses compagnons sont en route pour la Lune. Ils sont accompagnés d’un chien, nommé Satellite. Celui-ci meurt. Que faire du corps ? se demandent alors les personnages. « La Terre manque pour l’enterrement », constate Michel Serres.

Ici, j’essaie d’analyser un peu, et surement, j’ai un peu essayé avant et lu quelques oeuvres théoriques, cependant au moment où j’écrivais le récit, seul celui-ci comptait et je mettais de côté les lectures des philosophes que j’aime et l’histoire des idées. Alors cela a été comme une surprise de voir, après, que dans cette histoire d’un lieu, les figures de la tombe ou du mort revenaient. Cela concordait avec une des réponses que Michel Serres apporte à ce qu’est un lieu : l’endroit où repose un mort. (Un autre petit étonnement, pour ne pas m’arrêter à un aspect uniquement, et possiblement rebutant, et d’autant plus que célébrer le lieu, me semble-t-il, c’est considérer la joie comme essentielle, a été la récurrence des figures de lumière.)