Notre manière de dater est en train de changer – je crois qu’on peut le dire. Et il me semble que ce glissement est la manifestation que nous changeons d’époque comme, de mémoire d’humain, nous n’avons jamais fait. Vieille et nouvelle manières de dater coexistent. Dans Retours à la montagne, la nouvelle manière n’est pas utilisée et il n’est fait mention d’aucune année du système classique. Cependant l’articulation entre les deux façons, considérée alors comme sous-jacente au roman, peut éclairer les liens de celui-ci avec Heidi de Johanna Spyri, et finalement dire quelque chose de son origine, Heidi étant un des points de départ de Retours à la montagne. Voici comment ou : lire, écrire Heidi en trois temps.

Premier temps

Heidi, 1880.

Johanna Spyri écrit le roman quand la révolution thermo-industrielle se développe, transformant, autour d’elle en Europe, la société, les villes, le travail des humains. Avec l'extraction du charbon: nouvelles pollution, misère, laideur des villes que l’on regarde parfois avec effroi. (Dickens en Angleterre, Michelet, Zola en France, Spyri donc, en Suisse…) Écrire ou lire Heidi, c’est aspirer à la vie belle et saine que l’on peut vivre dans les montagnes, la célébrer, et avec elle, la joie qu’il y a à vivre.

Nous ne le savons pas encore mais nous entrons dans l’Anthropocène : les humains de la révolution thermo-industrielle transforment immédiatement leur mode d’existence et commencent aussi à changer le climat.

Heidi parait en 1880, c’est-à-dire durant l’époque de référence [1850-1900] utilisée pour mesurer le niveau de réchauffement global de la Terre (RG). La température moyenne de la Terre est alors mesurée à 13°C. Soit écrire et lire Heidi en 1880 apr. J.-C. ou en l'an 0 de RG.

Deuxième temps

100 ans ont passé.

Les romans de Johanna Spyri connaissent toujours un beau succès. Suites, variantes, adaptations: l’histoire, archétypale, parle de notre modernité. Distinguons ici la vie (biologique) et le vivre. Dans la ville industrielle, on maintient sa vie biologique, et encore, tristement : on survit. Dans les montagnes, on s’assure une vie biologique bonne et naturelle (et à la fin, telle la grand-mère sereine, entourée des siens, assise auprès de l’âtre, on meurt), mais surtout, pleinement et véritablement, on vit : on réalise le potentiel de ce que c’est que vivre pour un être humain.

Nous sommes encore au temps thermo-industriel, et désormais de plain-pied à l’ère de l’Anthropocène. L’industrie du pétrole prolifère avec celles du gaz et du charbon. Les vivants et la vie sont mises à mal, l’habitabilité de la Terre continue à se dégrader. Voilà un an, le rapport Charney a paru : il informe du réchauffement climatique par l’usage des combustibles fossiles. C’est le temps de l’émergence du signal, celui-ci se confond encore avec la variabilité naturelle. Bref, on commence à prendre conscience qu’un certain mode d’existence humain change le climat. Toutefois, lisant Heidi, un enfant peut encore rêver de vivre à la montagne comme la jeune héroïne et, comme celle-ci, de respirer le bon air des montagnes. C’est un rêve encore possible et raisonnable. Soit lire Heidi en 1980 apr. J.-C., ou en 0,4 de RG.

Troisième temps

Presque 150 ans ont passé depuis la parution d’Heidi.

Sauf à ne pas pouvoir ou vouloir exercer sa lucidité, on sait qu’un certain mode d’existence des humains change le climat. Nous sommes encore au temps thermo-industriel, toujours dans l’Anthropocène, et maintenant le monde entier le sait.

Lire Heidi, et écrire une histoire en écho avec ce roman, c’est sentir le manque : en montagne, les prés ne sont plus si fleuris, les insectes manquent à l’appel. C’est mesurer la différence : la montagne n’est plus ce lieu intact, magiquement imperméable à l’activité industrielle urbaine, ce refuge hors d’atteintes pour qui voudrait se mettre un peu en grève de la Société (de même que l’océan n’est plus l’espace éternel échappant à l’histoire humaine imaginé par Chateaubriand, mais techno-océan, pénétré de nos multiples activités). Au contraire, la montagne est un milieu particulièrement sensible au changement climatique, altéré de multiples manières. Lire, écrire Heidi, c’est donc désormais faire l’adieu à la situation d’avant : nous ne la connaitrons jamais plus. Mais c’est peut-être aussi se réconforter en se disant qu’il fut toute une époque – tout avant, en fait – où les humains vivaient dans la tranquillité de leur impuissance à changer le climat et la nature, comme ils disaient commodément. Lire, écrire Heidi aujourd’hui, c’est peut-être enfin écouter des fantômes qui disent la possibilité de vivre sobrement, le bonheur qu’il y a à le faire. Soit lire, écrire Heidi en 1,4 de RG ou dans les années 2020.


Anouk Torrent 1,4 RG - été 2026